Le prix de la guerre par Konrad Eisengott

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Le prix de la guerre par Konrad Eisengott

Message  Anthony Znodgrazz le Dim 5 Mai 2013 - 21:58


Le prix de la guerre
par Konrad Eisengott

Les premières lueurs de l’aube venaient se refléter sur l’Océan. La mer était calme. Pas un souffle de vent. La journée s’annonçait chaude. Souriant, le Lieutenant Otto Schultz, Officier en second du Zolder, huma l’air du large à pleins poumons. Né dans une humble famille d’agriculteurs, il avait gardé, après trente ans de service dans la Marine, la joie de vivre et la simplicité d’un enfant.

-Ah se dit-il, il va faire beau, espérons qu’il fait aussi beau à Zotterdam.

Il songeait alors à sa femme et à ses quatre enfants restés au pays. Certes, il aimait son métier, mais sa famille lui manquait. La guerre aux Zindes le privait de plaisirs simples, tels qu’une partie de chache-cache avec ses quatre têtes blondes, une promenade familiale du dimanche après-midi ou encore, une partie de pêche avec ses vieux amis.

-Bonjour mon Lieutenant ! Cria une voix.

Schultz se retourna. –Bonjour Monsieur Zink. Bien dormi ?

Le Lieutenant connaissait chacun des membres de son équipage. Il se montrait toujours très familier avec eux. Oubliant parfois son grade, il ne refusait aucune conversation et restait à l’écoute du dernier des matelots.

Il se dirigea alors vers le poste de pilotage. L’équipe de quart semblait fatiguée part une nuit de veille. Après que les hommes eussent échangé des salutations, l’Officier en second écouta le rapport du timonier.

- La mer est bonne, pas de courants contraires. Nous serons à Karazda en milieu d’après-midi.

Le Lieutenant regarda sa montre.

- Si je calcule bien, le reste de la flotte devrait déjà être à portée de tir. Le feu d’artifice va bientôt commencer.

Le Zolder, croiseur léger de la Flotte zollernoise était en route pour l’expédition punitive contre Karazda. Mais une panne de moteur l’avait retardé de quelques heures. Voilà pourquoi ce navire voguait seul, au milieu de l’Océan, attendant un combat qui risquait d’être déjà terminé lors de leur arrivée.

- Le Capitaine n’est pas encore là ? dit le Second.

Le pilote fit non de la tête. Son supérieur s’en étonna. Le Capitaine von Nidgau avait l’habitude d’être très ponctuel. C’était un homme consciencieux qui respectait son travail plus que quiconque à bord.

Le Lieutenant Schultz frappa à la porte de la cabine du capitaine. Ce dernier le fit entrer. Sur le bureau du Capitaine von Nidgau, outre les habituels journaux de navigation, on pouvait voir un cadre avec la photo d’un jeune homme. On eût dit le Capitaine en plus jeune.

- Tout va bien Capitaine ? s’enquit le second, qui remarquait bien l’allure anxieuse de son supérieur.

Von Nidgau, que les marins appelaient parfois la Statue, avait d’ordinaire un aspect stoïque. Et s’il était apprécié de ses supérieurs pour son expérience, ses subordonnés quant à eux craignaient ce personnage glacial qui ne parlait jamais sans nécessité. Seul son fidèle second, qui le connaissait depuis plus de vingt ans parvenait quelquefois à pénétrer la forteresse de son esprit.

Le Capitaine hésita quelques secondes, puis se confia à son second.

- C’est mon fils. dit-il. Il était prêtre. Il s’était porté volontaire pour convertir les Zindes. Malheureusement, la fortune cruelle a voulu qu’il soit affecté à la Mission de Friedrichstadt. Quand ils ont mis la ville à sac, ils n’ont pas fait de différence. Ils ont massacré les civils comme les militaires. On raconte qu’ils ont fait preuve d’une cruauté sans bornes.

Schultz ne savait pas quoi dire. Il se contenta de poser sa main sur l’épaule de son supérieur. Mais n’était-il pas avant tout un ami ?

Il était deux heures trente-cinq lorsque de lointains coups de canon se firent entendre. L’air, déjà brûlant, devenait brasier lorsque l’on s’approchait du champ de bataille. Peu à peu, on voyait se dessiner d’épais nuages de fumée noire. On discernait de plus en plus nettement les remparts de la cité de Karazda. Les cuirassiers, sous le soleil de l’après-midi brillaient de mille feux.

Le Zolder s’approcha encore. On entendait désormais les cris des officiers zollernois. Sur la terre ferme, on pouvait distinguer des formes humaines, courant désespérément dans toutes les directions.

Une minute après, le croiseur coupa ses moteurs. Il était en position de tir. Le Capitaine et son second se rendirent à la proue. Après avoir observé aux jumelles leur objectif, von Nidgau se tourna vers le poste de tir :

-Feu ! cria-t-il.

Un coup de tonnerre retentit. L’obus frappa de plein fouet une tour qui se trouvait à l’entrée du port. Le Capitaine resta stoïque. Quelques minutes passèrent sans qu’aucune émotion ne transparût sur son visage de marbre. Il resta complètement silencieux tandis qu’autour de lui, le fracas des canons ne cessait guère. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut pour réitérer son ordre.

-Feu !

Qu’éprouvait-il ? Donnait-il cet ordre par sens du devoir ? Etait-ce par vengeance ? Schultz espérait que son Captaine ne céderait pas à l’appel de Némésis. Le Lieutenant, au demeurant, était lui-même peu à l’aise. Certes, il savait comment gérer une bataille, mais le déchaînement de tant de violence le faisait douter. Cette tempête de flammes était-elle inévitable ?

La canonnade dura encore une demi-heure. Lorsque la plus grande partie de la cité Zindienne ne fut plus que ruine et brasier, on fit cesser le feu. Les canots furent mis à la mer, et l’Infanterie de Marine s’élança dans les restes de la ville éventrée. Les coups de fusils retentirent. Les cris fendirent l’air. Le sang coula.

Il était six heures du soir lorsque les Zollernois victorieux se rassemblèrent sur la Grand-place de la ville, ou plutôt, ce qu’il en restait. Là-bas gisait la statue renversée du Nizam vaincu. Le contre-Amiral von Zülinghoff apparu à la fenêtre d’une bâtisse restée debout.

-Zollernois, dit-il, nous avons la victoire ! Aujourd’hui, l’honneur des morts de Friedrichstadt est vengé ! Ces barbares, ces sauvages, ces assassins sont aujourd’hui à genoux ! Votre courage, votre dévouement, votre amour de la Justice ont eu raison de ces ordures !

Restés un peu à l’écart, le Capitaine von Nidgau et le Lieutenant Schultz n’écoutaient que d’une oreille le discours de l’amiral. Si son éloquence emportait les cœurs des jeunes recrues, les vétérans savaient que ce brillant orateur, si flatteur envers les soldats, n’avait pas hésité à en envoyer des centaines au massacre pour obtenir un avancement

-Venez, dit von Nidgau, j’en ai assez entendu. Je connais sa rhétorique par cœur.

Les deux hommes marchèrent dans la ville. A leur passage, les habitants se terraient dans leurs maisons. Le vieux capitaine restait toujours impassible. Son second quant à lui, était ému par tant de désolation. Mais il souffrait encore davantage du silence de son capitaine. Ce dernier dut bien le remarquer :

- Otto, vous pensez sans doute que tout cela m’indiffère, ou me fait plaisir. Ce n’est pas le cas. En trente ans de vie militaire, j’ai vu bien des atrocités. Il m’est même arrivé d’enfreindre les règles de la guerre. Souvent, j’ai eu envie de mettre un terme à ma carrière. Mais je me suis dit qu’à mon départ, ma place sera peut-être cédée à un homme bien plus cruel. L’un de ces officiers comme von Zülinghoff qui sont capables de massacrer sans remords.

Ils arrivèrent alors au pied d’un temple Zindou. Entendant des pleurs, ils entrèrent à l’intérieur de l’édifice. Un vieil homme était là, qui pleurait au pied d’un corps allongé. C’était celui d’un jeune Bramane d’une vingtaine d’années.

Voyant arriver les deux Zollernois, il ne manifesta aucune crainte, mais s’adressa à eux dans son patois. Pourquoi les hommes en bleus –c’est ainsi qu’il appelait les soldats zollernois- massacraient-ils tout les hommes ? Pourquoi ces barbares avaient-il pris la vie d’un paisible moine ? N’avaient-ils donc aucun respect pour la vie humaine ?

Alors pour la première fois depuis longtemps, le Capitaine von Nidgau pleura. Ce vieil homme, c’était un peu lui-même. Ce corps étendu était un peu celui de son fils. Y avait-il vraiment une différence entre les défroques du Zindiens et son uniforme immaculé ?
La guerre, dit-il, a un prix. Et ceux qui feront cultiver les terres conquises devront savoir qu a coulé dans leurs sillons autant de sang Zindien que Zollernois.
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Anthony Znodgrazz

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